Il trône dans la mémoire de toute une génération d'écoliers français, entre le tableau noir et les cartes de géographie : le Thomson MO5. Lancé en 1984, ce micro-ordinateur au boîtier gris anthracite fut à la fois un produit de grande consommation, un outil pédagogique déployé par l'État et le symbole d'une ambition industrielle française qui rêvait de tenir tête aux Japonais et aux Américains. Derrière son image d'ordinateur scolaire un peu terne se cache pourtant une machine plus maligne que son aîné, le TO7/70, et vendue moins cher. Retour sur la trajectoire d'un « chouchou » du rétrocomputing hexagonal, décryptée en profondeur par le vidéaste Olipix, à la tête de l'association Musée Replay.
Du TO7 au MO5 : une réduction assumée
Pour comprendre le MO5, il faut remonter à ses aînés. Le Thomson TO7, premier micro familial entièrement conçu et fabriqué en France, était sorti en 1982, suivi du TO7/70. Ces machines partageaient une particularité technique décisive : le processeur Motorola 6809. Le choix ne devait rien au hasard. Thomson souhaitait intégrer un BASIC sous licence Microsoft, mais Bill Gates refusa d'en développer un nouveau pour le 6800 initialement prévu. Il proposa plutôt d'adapter le BASIC qu'il venait de finaliser pour le Tandy Color Computer, motorisé par le 6809. Thomson bascula donc sur ce processeur — un fil rouge que l'on retrouvera sur toutes ses machines 8 bits ultérieures. Nous avons d'ailleurs consacré un article à ce premier micro familial français réhabilité par Olipix.
Le MO5 sort en 1984 avec un objectif clair : proposer une machine plus abordable que le TO7/70, vendu autour de 3 500 francs. Le nom lui-même trahit la stratégie marketing : quand « TO » signifiait téléordinateur — un clin d'œil à la télématique alors promise à un bel avenir — « MO » désigne le micro-ordinateur, et le 5, plus petit que le 7, assume le positionnement inférieur. Pour atteindre un tarif de lancement de 2 390 francs, les ingénieurs ont dû retirer des éléments : le crayon optique, jusque-là intégré, devient une option ; le nombre de ports d'extension passe de trois à un seul ; le boîtier rétrécit considérablement. Rien d'infamant : c'est une réduction des coûts assumée pour élargir le marché.

Anatomie d'une machine simplifiée
À l'ouverture — quatre vis suffisent — le MO5 révèle une carte mère minuscule, sans commune mesure avec l'électronique tentaculaire du TO7. Le cœur du système repose sur trois puces. Le Motorola 6809E, cadencé à 1 MHz, est ici produit par Thomson sous licence Motorola, un accord qui permettait au constructeur de fabriquer ses propres composants sur le sol européen, et donc à moindre coût. À ses côtés, un Peripheral Interface Adapter (le Motorola 6821) gère les entrées-sorties : clavier, crayon optique, magnétophone, manettes. Enfin, la véritable star discrète : un gate array, puce logique « à tout faire » qui rassemble une multitude de fonctions autrefois éparpillées, dont la gestion de l'affichage et l'arbitrage des accès à la mémoire vidéo pour éviter les artefacts à l'écran. C'est en grande partie grâce à elle que la carte peut être aussi compacte.
Côté mémoire, le MO5 embarque 16 Ko de ROM (12 Ko pour le BASIC Microsoft, 4 Ko pour le moniteur de démarrage) et 48 Ko de RAM dynamique, dont 32 Ko utilisables pour la programmation et 16 Ko dédiés à l'affichage. La machine propose une définition de 320 × 200 pixels en 16 couleurs, comme le TO7/70 et contrairement au TO7 originel limité à huit teintes. La RAM vidéo se partage entre la « forme » (l'état allumé ou éteint des 64 000 pixels de l'écran) et l'information de couleur, sur un système de pages commutables.


Le BASIC intégré, un avantage décisif
La grande victoire du MO5 sur son aîné tient en une ligne à l'allumage : « MO5 BASIC 1.0, copyright Microsoft 1984 ». Là où le TO7 et le TO7/70 exigeaient l'achat d'une cartouche BASIC facturée quelque 500 francs supplémentaires, le MO5 intègre le langage en ROM. L'acheteur peut donc programmer immédiatement. Mieux : Thomson a pris le temps de modifier ce BASIC pour rendre les 16 couleurs facilement accessibles, alors que sur le TO7/70 il fallait recourir à d'obscures séquences de caractères. Le clavier inaugure par ailleurs une saisie d'instructions par mots-clés, à la manière des Sinclair ZX81 et ZX Spectrum : une pression sur la touche BASIC combinée à une lettre affiche directement une commande complète. Résultat paradoxal souligné par Olipix : pour mille francs de moins, l'utilisateur dispose d'autant de mémoire programmable que sur le TO7/70, d'un BASIC intégré et d'une gestion des couleurs simplifiée.
La péritel, arme stratégique
Un détail du packaging en dit long sur la stratégie de Thomson. Le MO5 ne dispose que d'une sortie péritel, câblée directement dans la machine, et aucun haut-parleur interne : le son transite lui aussi par la prise. Ce choix n'est pas anodin. Thomson, également fabricant de téléviseurs, entendait vendre un écran supplémentaire avec chaque ordinateur — moniteur ou seconde télévision. Imposer la péritel partout en France permettait en outre de retarder l'arrivée des produits japonais, moins compatibles avec ce standard. Le MO5 s'inscrit ainsi dans une politique industrielle globale qui dépasse le seul ordinateur. La machine offre par ailleurs une capacité d'incrustation vidéo — la possibilité de superposer un dessin à une image télévisée — que le BASIC gère nativement, une fonction que Olipix juge « assez révolutionnaire à l'époque » et rarement évoquée.


Le MO5 à l'école : le Plan Informatique pour Tous
Impossible de raconter le MO5 sans évoquer le Plan Informatique pour Tous, présenté à la presse le 25 janvier 1985 par le Premier ministre Laurent Fabius. L'ambition était colossale : initier à l'informatique les 11 millions d'élèves du pays. Le programme prévoyait le déploiement de plus de 120 000 ordinateurs dans 50 000 établissements et la formation de 110 000 enseignants dès septembre 1985, pour un budget de 1,8 milliard de francs. Les constructeurs retenus furent français — Thomson pour les postes (MO5 et TO7/70) et Bull pour les serveurs — organisés en « nanoréseau » pouvant relier jusqu'à 32 machines. C'est ainsi que le MO5, avec son clavier mécanique, envahit les salles de classe, souvent raccordé à ces téléviseurs-moniteurs dont on avait retiré le tuner.
Porté par cette commande publique, le MO5 aurait atteint environ un demi-million d'unités écoulées. Mais le bilan du plan lui-même est sévère. Jugé « un échec » par l'inspection générale, il est abandonné en 1989, l'année même où Thomson se retire de la micro-informatique. Quelques mois après le lancement, une minorité d'enseignants seulement utilisaient réellement les machines ; la formation, limitée à une cinquantaine d'heures, fut jugée insuffisante, et l'accent mis sur la programmation plutôt que sur des usages concrets. Les écoles se retrouvèrent avec un parc obsolète, contraignant les collectivités à financer son remplacement. Reste que pour d'innombrables enfants, dans une France où l'ordinateur domestique demeurait rarissime, le MO5 fut le premier contact avec une machine.
Manette en main : la ludothèque du MO5
Réduit à sa dimension pédagogique, le MO5 serait pourtant incomplet sans sa production ludique, plus riche que celle du TO7. Le fleuron reste sans conteste L'Aigle d'Or, signé Louis-Marie Rocques et édité par Loriciel en 1985. Ce jeu d'aventure et d'exploration en vue de côté, où l'on fouille un château armé d'un pied-de-biche et d'une torche, avait d'abord vu le jour sur Oric avant de s'enrichir sur MO5, notamment de fantômes. Olipix note d'ailleurs une réactivité supérieure à la version Oric. Autre titre marquant, La Mine aux Diamants d'Infogrames, clone à peine déguisé de Boulder Dash — « même jusqu'au personnage, c'est exactement la même chose », s'amuse le vidéaste — mais réputé plus exigeant que son modèle.
Le reste du catalogue illustre une limite récurrente de la machine. De nombreux jeux d'action, tels Green Beret, Enduro Racer de Sega ou le Karaté maison, sont des adaptations proches des versions ZX Spectrum, dont elles héritent les qualités graphiques mais aussi la pauvreté sonore et un certain manque de « pêche ». La compilation Les Classiques Volume 3 de Titus, avec son clone de Centipede, exploite en revanche joliment les 16 couleurs. Le MO5 se révèle donc une machine de jeu honnête pour son architecture 8 bits, à condition d'accepter les compromis d'une plateforme française au marché plus étroit que ses concurrentes britanniques.

Michel Platini, variantes et postérité
Le MO5 a connu plusieurs déclinaisons. La première version de 1984 arborait un clavier à touches en caoutchouc, hérité du TO7/70 ; une variante à clavier mécanique lui succéda, plus agréable à la frappe et très répandue dans les écoles. Thomson lança aussi, de septembre à octobre 1985, une série limitée MO5 Michel Platini : une robe blanche, une fausse signature stylisée du footballeur et sa sacoche, tirée à 10 000 exemplaires, écoulés en un éclair. Sous la carrosserie, il s'agissait rigoureusement de la même machine. Les sources mentionnent par ailleurs une version d'export à clavier mécanique destinée aux marchés étrangers, distincte des modèles hexagonaux.
Retiré du marché dès 1986, le MO5 n'a jamais vraiment disparu. La scène de la préservation française le maintient bien vivant. L'émulateur DCMoto, développé par Daniel Coulon, reproduit fidèlement l'ensemble des machines Thomson, tandis que des passionnés conçoivent des extensions modernes comme le SD Drive, qui remplace le magnétophone à cassettes par une simple carte SD. L'impression 3D, via des fichiers partagés sur des plateformes communautaires, permet même de refabriquer les boîtiers de ces accessoires. Autant de signes qu'une machine née pour l'école a trouvé, quatre décennies plus tard, une seconde vie entre les mains des bidouilleurs — la meilleure des revanches pour un ordinateur longtemps perçu comme le parent pauvre du micro français.
Sources : Olipix (YouTube), Wikipédia — Thomson MO5, Wikipédia — Plan Informatique pour Tous, DCMoto
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