
Le créateur de Double Dragon s'en est allé
Yoshihisa Kishimoto, game designer japonais né le 17 septembre 1961 à Tokyo, est décédé le 2 avril 2026 à l'âge de 64 ans. La nouvelle a été confirmée par son fils, Ry?b? Kishimoto, sur Facebook, exprimant l'espoir que le public « continue à apprécier les œuvres de mon père, dont Kunio-kun ». Des funérailles privées réservées à la famille ont eu lieu le mardi suivant.
Avec Kishimoto disparaît celui qui se présentait lui-même comme le « grand-père du beat'em up », revendiquant le rôle de Technos Japan comme pionnier du genre. Un homme dont la philosophie de game design — fondée sur la clarté, le rythme et l'instinct — a défini le vocabulaire du jeu d'action en vue de côté pour des décennies.
Un garçon au sang chaud
Yoshihisa Kishimoto n'était pas un lycéen comme les autres. Plutôt que de rentrer dans le rang des élèves modèles, il fait rapidement partie de la catégorie des rebelles. N'écoutant ni les cours ni les dires de ses professeurs, il passe le plus clair de son temps dans les salles d'arcade de Tokyo. « Je jouais beaucoup à Space Invaders pendant mes années lycée. J'étais même capable d'atteindre le Level 16 uniquement avec les pieds ! Je crois que je jouais un peu trop, en fait... », confiait-il dans une interview au magazine Pix'n Love. Deux passions forgent sa sensibilité de futur créateur : les bagarres de rue et les films de Bruce Lee, en particulier Opération Dragon (1973). « Je joue à Double Dragon et je suis Bruce Lee, c'est moi qui contrôle le jeu », résumera-t-il plus tard pour expliquer sa philosophie.
Fauché mais passionné, le jeune Kishimoto développe un stratagème pour jouer en arcade sans le sou. Il fréquente des cafés dotés de bornes, où la consommation gratuite est tolérée tant que le client remplit certaines conditions. « Un café coûtait 150 yens environ, mais je n'avais pas assez d'argent pour me le payer. Mon truc : pour pouvoir régler ma note, je n'avais que 30 crédits... je devais impérativement réussir le défi du café ! Sinon, c'était direct au poste de police... », racontait-il en riant.
De Data East à Technos Japan : naissance d'un genre
Après avoir étudié deux ans dans une école professionnelle où il rêve de devenir cinéaste et de réaliser ses propres films, Kishimoto entre dans l'industrie du jeu vidéo au début des années 1980. « Je trouvais que le monde du jeu se rapprochait de celui du cinéma », expliquait-il. Il débute chez Data East, d'abord comme sous-directeur sur Pro Soccer (1982), puis dirige deux jeux d'arcade exploitant la technologie LaserDisc — ces fameux « dessins animés interactifs » : Cobra Command (1984, aussi connu sous le nom de Thunder Storm) et Road Blaster (1984).
Il est ensuite débauché par Kunio Taki, qui vient de fonder sa propre structure : Technos Japan Corp. « Nous avons commencé à cinq personnes et nos locaux étaient situés en plein cœur du quartier de Shinjuku à Tokyo », se souvenait-il. Le studio deviendra son foyer créatif principal.
En mai 1986, il crée Nekketsu K?ha Kunio-kun, distribué en Occident sous le titre Renegade. Le jeu transpose directement ses expériences de rebelle lycéen en mécanique de jeu. Pour lui, l'absence d'arbitre ou de règles strictes dans ses beat'em up n'est pas un hasard — un arbitre « casserait le plaisir » et briserait l'identification du joueur au héros. Le jeu vidéo doit être un défouloir, un espace où le joueur s'échappe temporairement des contraintes du quotidien.
Mais c'est l'année suivante, en 1987, qu'il signe son chef-d'œuvre : Double Dragon. La borne d'arcade, avec ses rues poisseuses, ses bastons en coopération et ses affrontements cinématographiques, devient l'une des bornes les plus iconiques de l'histoire du jeu vidéo. La franchise engendre des suites sur arcade et consoles — Double Dragon II: The Revenge (1988), Double Dragon III (1991), Super Double Dragon sur Super Nintendo (1992) —, des produits dérivés, des comics, un film hollywoodien et même un quatrième épisode sorti en 2017 sur PS4 et PC, qu'il dirige personnellement.
Une œuvre bien au-delà de Double Dragon
Chez Technos Japan, Kishimoto multiplie les créations. La série Kunio-kun, qui compte près de quarante épisodes de la NES à la 3DS, s'étend bien au-delà du beat'em up : Super Dodge Ball (1987) révolutionne le jeu de balle au prisonnier, U.S. Championship V'Ball (1988) adapte le volley-ball à la sauce arcade, et surtout River City Ransom (1989) mélange de façon novatrice baston et RPG en monde ouvert. Il dirige également China Gate (1988), les jeux de catch WWF Superstars (1989) et WWF WrestleFest (1991), The Combatribes (1992) et le remarqué Shin Nekketsu K?ha: Kunio-tachi no Banka sur Super Famicom (1994). Sa filmographie s'étend même au-delà de l'action : il produit BlockOut (1989), Super Bowling sur Super NES (1992), l'inattendu Ch? Aniki sur PlayStation (1995) et l'adaptation de Cowboy Bebop sur PlayStation (1998).
Un créateur fidèle à ses œuvres jusqu'au bout
Après la dissolution de Technos Japan en 1995, Kishimoto poursuit sa carrière en indépendant sous le pseudonyme Plophet — hérité de son groupe de musique du lycée, où le R de « Prophet » avait été remplacé par un L pour l'esthétique, un mot qui « ne veut strictement rien dire » selon son propre aveu. Il fonde le 1er avril 2010 la société Plophet Co., Ltd, dont il assure la présidence, et se consacre aux portages et à l'émulation en ligne de ses anciennes licences. Il intervient comme consultant créatif sur Double Dragon Neon (2012) et River City Ransom: Underground (2014), puis dirige Double Dragon IV (2017) et co-dirige Stay Cool, Kobayashi-san! A River City Ransom Story, assurant une continuité authentique avec la vision originale.
En juin 2015, Arc System Works avait acquis les droits de Double Dragon, Super Dodge Ball, River City Ransom et de l'ensemble de la licence Kunio-kun, garantissant la pérennité de ces franchises. La communauté rétro continue d'ailleurs de faire vivre l'héritage de ces jeux, comme en témoigne le travail d'Electric Cafe sur le portage Amiga de Double Dragon.
La France, terre d'adoption de son héritage
Yoshihisa Kishimoto entretenait un lien singulier avec la France. En 2008 ou 2009, l'auteur et journaliste Florent Gorges, présenté par l'équipe du magazine japonais Nintendo Dream, le rencontre pour la première fois. Il est frappé par un paradoxe : malgré ses contributions majeures à l'histoire du jeu vidéo, le nom de Kishimoto n'est alors plus reconnu à l'international. « Ma première interview avec lui avait été tellement dense qu'après 2 heures de discussions, je lui ai dit : "Monsieur Kishimoto, ça fait 2h qu'on parle et on est toujours sur le premier jeu ! Votre histoire est dingue, laissez-moi écrire votre biographie !" », raconte Florent Gorges sur Facebook à l'annonce du décès.
Kishimoto accepte, et la biographie paraît en 2012 chez Pix'n Love Éditions. Le créateur est tellement fier du résultat qu'il ouvre lui-même le premier carton de livres. Son nom commence alors à franchir les frontières, y compris dans le monde anglophone grâce à un article biographique de Florent Gorges dans le magazine britannique Retro Gamer. À l'occasion de sa venue en France, une soirée spéciale consacrée à ses travaux est organisée sur la chaîne Nolife — « et ça avait cartonné », se souvient Gorges. Kishimoto participe également à des séances de dédicaces qui attirent de nombreux fans. Interrogé par l'association Replay, il se dit admiratif de l'engagement français pour la préservation du patrimoine vidéoludique, soulignant qu'au Japon domine davantage la consommation rapide et l'échange de jeux neufs.
« Je viens d'apprendre avec effroi le décès du génial Yoshihisa Kishimoto, méga pionnier du game design des années 1980. Je suis sous le choc et immensément peiné. [...] Mon ami Monsieur Kishimoto est maintenant parti, mais son héritage restera pour toujours. Il va vraiment me manquer », écrit Florent Gorges sur sa page Facebook.
Yoshihisa Kishimoto laisse derrière lui un héritage considérable. En définissant les fondamentaux du beat'em up — action immédiate, coopération à deux joueurs, sens du lieu et de l'attitude —, il a influencé des générations de développeurs et des dizaines de titres, de Streets of Rage à Scott Pilgrim. Les rues de Double Dragon n'oublieront pas leur créateur.
Vous aimez notre contenu ?
Suivez-nous pour ne rien manquer !