Delphine Software : grandeur et décadence d'un studio mythique

La chaîne Génération Micros consacre un documentaire complet à Delphine Software. L'occasion pour nous de revenir sur les débuts sur Atari ST avec Paul Cuisset à la liquidation en 2004, en passant par Flashback et Another World.
publié le 29 mars 2026 mis à jour le 30 mars 2026
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Des premiers pas sur Atari ST à la gloire internationale

La chaîne YouTube Génération Micros vient de mettre en ligne un documentaire retraçant l'intégralité du parcours de Delphine Software International, l'un des studios les plus emblématiques du jeu vidéo français. Fondée en 1988 par le compositeur Paul de Senneville — célèbre pour ses collaborations avec Richard Clayderman — et installée à ses débuts près des Champs-Élysées à Paris, la société a produit en moins de quinze ans une série de titres qui ont durablement marqué l'industrie.

L'histoire commence en 1987, avant même la création officielle du studio, enregistrée le 21 janvier 1992 sous forme de SARL. Paul Cuisset, tout juste sorti de la fac, développe avec Patrick Guimet le jeu Phonix, un shoot'em up en 3D sur Atari ST. Il enchaîne ensuite avec Denis Mercier et Michel Sportouche sur Tonic Tile, un clone d'Arkanoid qui n'obtiendra pas la licence officielle — celle-ci revenant à Imagine — puis sur l'adaptation de Space Harrier de Sega, négociée auprès de l'éditeur britannique Elite. Le résultat est bluffant malgré l'écart de puissance entre la borne d'arcade et les ordinateurs 16 bits, l'équipe ayant dû aller filmer directement la borne dans une salle des Champs-Élysées faute de documentation technique. Mais le trio ne touchera rien sur les ventes. C'est cette mésaventure qui précipite la naissance de Delphine Software : Paul de Senneville, conseillé par son bras droit Jean Baudlot — passionné de musique et de jeux vidéo — s'associe avec Michel Sportouche pour monter la structure. Paul Cuisset en deviendra le vice-président, dirigeant la création et le développement des jeux.

La machine à chefs-d'œuvre

Les deux premiers titres du studio posent les bases. Castle Warrior (1989), jeu d'action vu de dos aux sprites impressionnants, ne rencontre pas un grand succès malgré un développement soigné. Bio Challenge (1988), développé en externe par Cuisset et Mercier, impressionne techniquement avec ses 160 couleurs et son affichage en 50 fps sur Atari ST, porté par une bande-son signée Jean Baudlot qui préfigure l'incroyable travail qu'il fournira par la suite. Vient ensuite Les Voyageurs du Temps, premier volet de la gamme Delphine Cinématique, réalisé avec le graphiste Éric Chahi. Le point-and-click, sorti sur Amiga, Atari ST et PC, connaît un succès commercial retentissant et sera distribué aux États-Unis sous le nom de Future Wars.

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Suivent Opération Stealth (1990), qui décroche la licence officielle James Bond pour sa sortie américaine sous le titre James Bond: The Stealth Affair — avec des graphismes signés Philippe Chastel, remplaçant d'Éric Chahi qui a préféré garder son indépendance — puis Croisière pour un Cadavre (1991), aboutissement de la série cinématique dans une ambiance à la Agatha Christie. Le titre est trouvé par le journaliste Dany Boolauck de Tilt et sera renommé Cruise for a Corpse aux États-Unis. L'interface y est considérablement améliorée, la mise en scène magistrale, avec une introduction qui porte bien le nom de cinématique.

Mais c'est avec Flashback en 1992 que Delphine Software atteint des sommets. Pensé dès l'origine pour la Mega Drive, le jeu d'action aux animations rotoscopées et aux influences science-fiction — notamment Philip K. Dick — sortira sur pas moins de huit plateformes, de l'Amiga au 3DO en passant par le CD-i et le Macintosh. Il s'écoulera à plus de 1,5 million d'exemplaires, devenant le jeu français le plus vendu à l'étranger. Quelques mois plus tôt, fin 1991, Éric Chahi livre Another World, développé en solo pendant deux ans et édité par Delphine après que le projet a failli atterrir chez Virgin Games via Philippe Ulrich. Deux titres qui continuent d'inspirer la scène musicale et culturelle encore aujourd'hui, et dont les portages se poursuivent sur des plateformes toujours plus inattendues.

Le déclin et les projets inachevés

La suite est plus chaotique. Shaq Fu (1994), jeu de combat développé pour Electronic Arts avec la licence du basketteur Shaquille O'Neal, est un échec cuisant face à Street Fighter II et Mortal Kombat — sa suite, Shaq Fu 2, sera abandonnée en cours de développement. Fade to Black (1995), suite de Flashback en 3D avec motion capture sur PC et PlayStation, reçoit un accueil réservé malgré des moyens conséquents. Le studio se réinvente avec Moto Racer en 1997, un jeu de moto qui rencontre un joli succès, suivi de Moto Racer 2 (1998) et Moto Racer World Tour (2000) sur PlayStation. Mais Darkstone (1999), ambitieux action-RPG médiéval, ne trouve pas son public.

Le studio, qui avait déménagé à Saint-Ouen en 2001, dépose le bilan en décembre 2002. Racheté par Doki Denki Studio en février 2003 et relocalisé place de la République à Paris, il ne survivra pas : les développeurs sont licenciés fin 2003, un second dépôt de bilan intervient en mars 2004, et la liquidation judiciaire est prononcée en juillet 2004 — clôturée définitivement le 13 décembre 2011. Plusieurs projets resteront dans les cartons : Flashback Legend sur Game Boy Advance, Moto Racer Traffic, Humanity Project et La Toile du Diable, dont seule une démo verra le jour. Après Another World, Éric Chahi avait fondé Amazing Studio pour développer Heart of Darkness, projet refusé par Delphine qui mettra six ans à sortir. En parallèle, la filiale Adeline Software — du nom de la seconde fille de Paul de Senneville, Delphine étant la première — est créée dès 1992 avec d'anciens d'Infogrames dont Frédérick Raynal, le créateur d'Alone in the Dark. Un documentaire précieux de Génération Micros pour quiconque s'intéresse à l'âge d'or du jeu vidéo français.

YouTube Thumbnail

Sources : Génération Micros (YouTube), Wikipédia

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