
Huit ans après la découverte des premières failles de la Nintendo Switch, la scène homebrew a produit une véritable boîte à outils pour relier la console à un ordinateur. Il ne s'agit plus seulement de lancer des programmes maison : les outils actuels transfèrent des fichiers sans retirer la carte microSD, archivent ses propres cartouches, sauvegardent les parties sur un cloud personnel et rangent une bibliothèque de jeux comme dans un launcher PC. Dernier venu, Switch Super Manager, présenté mi-octobre 2026, promet de tout piloter depuis Windows. Ce dossier fait le point sur ce que Nintendo autorise officiellement, sur les outils de référence de la scène et sur le cadre juridique, de plus en plus serré, dans lequel ils évoluent.
Ce que Nintendo permet officiellement
Pendant plus de trois ans, la Switch n'a offert aucun moyen simple de récupérer ses captures d'écran sur un ordinateur, hormis le retrait de la carte microSD. La mise à jour système 11.0.0, publiée le 30 novembre 2020, a comblé ce manque. Dans les paramètres de la console, la rubrique Gestion des données, puis Gestion des captures d'écran et vidéos, propose désormais une option de copie vers un ordinateur par connexion USB.
La procédure a ses limites, détaillées par le support de Nintendo. Le câble doit transférer des données et être branché directement sur le port USB-C de la console, car le dock n'est pas pris en charge. Seuls les ordinateurs sous Windows sont officiellement compatibles. Nintendo note que d'autres systèmes peuvent fonctionner avec des logiciels MTP tiers, sans les soutenir. Pour les smartphones, la console génère un QR code qui permet de récupérer jusqu'à dix captures et une vidéo à la fois. La Switch 2 dispose de sa propre procédure, décrite dans une page d'aide distincte.
Pour le reste, la voie officielle s'arrête là. Les sauvegardes de jeux passent par le service de sauvegarde dans le cloud du Nintendo Switch Online. Les jeux s'achètent et se téléchargent sur l'eShop. Aucun outil de Nintendo ne permet de gérer depuis un PC le contenu installé, de copier une sauvegarde ou d'archiver une cartouche. C'est sur ce terrain que la scène homebrew a pris le relais.
Le préalable : une console modifiée
Tous les outils présentés ensuite exigent une Switch capable d'exécuter du code non signé par Nintendo. L'histoire commence en 2018 avec Fusée Gelée, une faille logée dans le bootROM du processeur Tegra X1. Comme elle est gravée dans le silicium, aucune mise à jour logicielle ne peut la corriger. Nintendo a dû réviser le matériel : selon la documentation de TegraRcmGUI, seules les consoles fabriquées avant juillet 2018 sont concernées. Les modèles plus récents, Switch Lite et modèle OLED compris, nécessitent l'installation d'une puce.
TegraRcmGUI, l'injecteur historique
Sur une console vulnérable, l'exploit s'active en mode RCM : la Switch démarre en mode de récupération et reçoit par USB un programme, appelé payload, envoyé depuis un ordinateur. Développé par eliboa, TegraRcmGUI est l'interface Windows de référence pour cette étape. Il s'appuie sur TegraRcmSmash de rajkosto. L'outil gère des payloads favoris, peut injecter automatiquement dès que la console est branchée en mode RCM et installe le pilote nécessaire. Il permet aussi de monter la console comme périphérique de stockage pour lire et écrire la carte SD. Le projet est distribué sous licence GPL-2.0 et en est à la version 2.6.
hekate, la Switch transformée en lecteur de carte
Le payload le plus utilisé est hekate, un chargeur de démarrage graphique maintenu par CTCaer à partir d'un projet lancé en 2018 par naehrwert et st4rk. Il fait office de couteau suisse avant même le démarrage du système. Son interface tactile, Nyx, regroupe la création d'une emuMMC (une copie du système de la console stockée sur la carte SD), la sauvegarde et la restauration de la mémoire interne avec vérification SHA-256, ainsi qu'un gestionnaire de partitions capable de préparer la carte pour Android ou Linux.
Pour la gestion depuis un PC, sa fonction la plus pratique est le mode UMS (USB Mass Storage). La documentation le résume ainsi : « Converts Switch into a SD Card Reader ». Une fois la console branchée, la carte SD apparaît sur l'ordinateur comme une clé USB, ce qui évite de manipuler la fragile carte microSD. La mémoire interne et l'emuMMC sont aussi accessibles, en lecture seule par défaut, une précaution bienvenue lorsqu'une erreur de manipulation peut rendre la console inutilisable.
Atmosphère, son explorateur USB et le départ de SciresM
Le système modifié lui-même est presque toujours Atmosphère, un firmware personnalisé open source développé par SciresM, TuxSH, hexkyz et fincs. Depuis la version 1.5.2, il est fourni avec Haze, une application qui apparaît dans le menu homebrew sous le nom USB File Transfer. Elle donne accès à la carte SD par le protocole MTP : sous Windows, la console apparaît comme un appareil nommé « Nintendo Switch ». Les notes de version précisent qu'il est impossible de mettre à jour Atmosphère par ce biais pendant que le système tourne.
L'avenir du projet est moins lisible depuis le 27 janvier 2026. Ce jour-là, SciresM a annoncé son retrait de la scène, en évoquant un projet qui a été « un travail d'amour pendant les huit dernières années et demie » et un enfant à naître. Aucune source consultée ne mentionne de successeur désigné. Les mises à jour d'Atmosphère, indispensables à chaque nouveau firmware de Nintendo, risquent donc d'arriver plus lentement.
Transférer et installer : du câble au réseau
Une fois la console modifiée, plusieurs outils se partagent le transfert de fichiers. Tous fonctionnent sur le même principe : un homebrew côté console, souvent appelé installeur, et un logiciel côté PC qui lui envoie les données par USB ou par le réseau local. Les formats concernés sont toujours les mêmes : NSP (paquets de titres numériques), XCI (images de cartouches) et leurs versions compressées NSZ et XCZ.
NS-USBloader, le passe-partout multiplateforme
Écrit en Java par developersu, NS-USBloader est l'un des outils PC les plus répandus, avec environ 2 300 étoiles sur GitHub. Il fonctionne sous Windows, macOS (y compris sur processeurs Apple Silicon) et Linux, jusque sur Raspberry Pi. Il sert d'abord à envoyer des fichiers aux installeurs compatibles : Awoo Installer, ses dérivés et Goldleaf, par USB ou par le réseau. Il remplace ainsi les scripts Python et les clients dédiés de l'époque. Il sait aussi injecter des payloads RCM, comme hekate, ce qui en fait une alternative à TegraRcmGUI hors de Windows, et découper ou fusionner des fichiers volumineux. Le logiciel, distribué sous licence GPL-3.0, existe en version graphique, en ligne de commande et sur Android.
Goldleaf et Quark, l'explorateur de fichiers
Développé par XorTroll, Goldleaf revendique une filiation avec FBI, l'outil de référence de la 3DS. C'est d'abord un explorateur de fichiers capable de parcourir la carte SD, les partitions de la mémoire interne, les clés USB et, grâce au client PC Quark, l'ordinateur lui-même. Écrit en Java, Quark fonctionne sous Windows, macOS et Linux, à condition de lancer Goldleaf au préalable. L'outil comprend aussi un navigateur de titres qui permet de consulter, désinstaller ou exporter jeux, mises à jour et DLC, un gestionnaire de tickets (les licences numériques des jeux) et un gestionnaire de comptes utilisateurs.
Sa documentation est d'une franchise rare. Elle prévient que l'installation de paquets NSP peut entraîner un bannissement des services en ligne de Nintendo, et que Goldleaf ne vérifie pas les fichiers installés. L'auteur recommande donc de ne jamais installer de paquets d'origine douteuse.
DBI, le couteau suisse venu de Russie
Développé par un auteur connu sous le pseudonyme de duckbill, DBI est devenu un incontournable, malgré une documentation longtemps disponible en russe seulement. Il installe des titres depuis la carte SD, un disque USB, une cartouche insérée, un serveur HTTP ou un PC via le programme dbibackend, disponible pour Windows, macOS et Linux. Sa fonction la plus appréciée est son serveur MTP : branchée à un PC ou à un appareil Android, la console expose ses fichiers, ses sauvegardes et même le contenu de la cartouche insérée, à copier par simple glisser-déposer.
DBI gère aussi les applications installées : déplacement entre mémoire interne et carte SD, vérification d'intégrité, temps de jeu. Il s'occupe également des sauvegardes de jeux et du ménage, en supprimant les fichiers orphelins, les installations échouées, les anciennes mises à jour et les tickets inutilisés. Il intègre un serveur FTP et une visionneuse d'images, d'archives et de bandes dessinées numériques.
ftpd, la solution sans fil
Pour ceux qui préfèrent éviter les câbles, ftpd de mtheall transforme la console en serveur FTP accessible depuis n'importe quel client. Le même programme existe sur 3DS, DS et Linux. Il accepte plusieurs connexions simultanées, prend en charge une quarantaine de commandes FTP et la compression à la volée, et affiche une interface utilisable à la manette. Le projet est sous licence GPL-3.0.
Organiser sa bibliothèque depuis le PC
Transférer des fichiers ne suffit pas à s'y retrouver. Une collection de jeux s'accompagne de mises à jour, de DLC et parfois de doublons, et les noms de fichiers sont rarement explicites. Une deuxième famille d'outils s'attaque à ce problème.
Switch Super Manager et Switch Super Installer, le duo de 2026
Présentés le 16 octobre 2026 sur Logic-Sunrise, les deux outils de Ch1nguya veulent offrir à la Switch une gestion digne d'un launcher PC. Switch Super Manager (SSM), en version 0.6.2, présente la collection sous forme de vignettes. Jaquettes, descriptions, captures et version de firmware requise proviennent de la TitleDB. Le logiciel importe et range les fichiers NSP, NSZ, XCI et XCZ dans un ou plusieurs dossiers, repère les doublons, regroupe les fichiers d'un même jeu et signale les mises à jour manquantes par comparaison avec la TitleDB.
L'envoi vers la console passe par le réseau ou l'USB, avec une file d'attente, un historique et une vérification de l'espace libre. Un onglet « Console » affiche le stockage et les titres installés, permet de désinstaller un jeu à distance, de sauvegarder les sauvegardes de jeux et de rapatrier les captures et vidéos de l'album. L'interface existe en neuf langues, dont le français, et propose deux thèmes, Cyber Neon et Dreamcast Grey. Détail notable : l'auteur précise que les vignettes de ses captures de présentation ont été générées par IA.
Côté console, Switch Super Installer (SSI) s'inscrit dans une longue lignée. Il repose sur TinWoo de MrDude, qui fusionne Tinleaf et Awoo Installer de Huntereb, ce dernier dérivant de Tinfoil d'Adubbz. SSI installe depuis la carte SD, le réseau, l'USB, une adresse web, Google Drive ou la bibliothèque de SSM, qu'il permet de parcourir sur la console. Il vérifie la signature des fichiers avant installation. Les licences diffèrent : SSI est sous GPL v3 avec son code source, tandis que SSM est publié sous licence PolyForm Noncommercial, avec un code qui restera fermé jusqu'à la version 1.0.
NSC_Builder, l'atelier de transformation
Plus ancien et plus technique, NSC_Builder de julesontheroad se présente comme « un outil polyvalent pour interagir avec les fichiers de jeux Switch ». Il crée des fichiers regroupant un jeu, ses mises à jour et ses DLC, convertit entre XCI et NSP, compresse en NSZ et décompresse, renomme les fichiers d'après leur contenu et vérifie leur intégrité. Il s'appuie sur nut.py de blawar et hacbuild de LucaFraga. Couplé à DBI, il exploite le mode MTP pour installer, sauvegarder ou désinstaller des jeux depuis Windows, et rechercher les mises à jour disponibles. L'auteur a annoncé une archivation temporaire du projet, qui reste ouvert aux contributions.
nsz, la compression sans perte
Les jeux Switch occupent de la place, et les cartes microSD ont leurs limites. Le projet nsz de nicoboss compresse les fichiers NSP et XCI sans perte grâce à l'algorithme Zstandard. Les fichiers obtenus s'installent directement avec les installeurs homebrew compatibles, qui les décompressent à la volée. L'outil, sous licence MIT, fonctionne sous Windows, macOS et Linux, en ligne de commande ou avec une interface graphique optionnelle, et existe aussi en paquet Python et en conteneur Docker.
Préserver ses propres données
Une partie de ces outils sert d'abord la préservation : copier ce que l'on possède avant que le support ne lâche, que la boutique ne ferme ou que la console ne tombe en panne.
nxdumptool, l'archivage des cartouches
Développé par DarkMatterCore, nxdumptool est l'outil de référence pour créer une copie de ses propres cartouches et titres installés. Il produit des images XCI complètes, avec en option la zone de clés de la cartouche, ainsi que les en-têtes, certificats et partitions. Il extrait les contenus installés, les sections de leur système de fichiers et les mises à jour système, avec vérification des sommes de contrôle et des signatures. Les données peuvent être envoyées directement au PC par USB ou écrites sur un disque externe. La branche en cours de réécriture est qualifiée de « highly experimental » par son auteur, qui affirme toutefois l'avoir testée en profondeur. Le projet est sous licence GPL-3.0.
JKSV, les sauvegardes dans le cloud personnel
Les sauvegardes de jeux sont le point faible de la Switch : elles restent stockées dans la mémoire interne, et certains jeux interdisent même la sauvegarde dans le cloud de Nintendo. JKSV (JK's Save Manager) de J-D-K sauvegarde et restaure tous les types de données de sauvegarde, jeu par jeu, utilisateur par utilisateur ou pour toute la console. Il exporte en dossiers ou en archives ZIP et peut envoyer automatiquement les sauvegardes vers Google Drive ou un serveur WebDAV. Plusieurs sécurités sont prévues, comme la confirmation par appui long et la sauvegarde automatique avant chaque restauration. La version actuelle est une réécriture complète, sous licence GPL-3.0.
La question sensible des clés
Presque tous ces outils butent sur le même obstacle : les clés de chiffrement de la console, regroupées dans un fichier prod.keys. Sans elles, impossible de lire, convertir ou compresser un jeu. Tous les projets sérieux, de nsz à Switch Super Manager, précisent qu'ils ne fournissent aucune clé et qu'il faut les extraire de sa propre console. C'est précisément sur ce point que Nintendo a frappé. Le 8 mai 2024, TorrentFreak rapportait le retrait de GitHub de Lockpick, Lockpick_RCM et de dizaines de dérivés, des outils qui servaient justement à extraire ces clés.
L'argumentaire de Nintendo repose sur l'article 1201 du DMCA américain, qui interdit le contournement des mesures techniques de protection. Selon l'éditeur, ces clés permettent de jouer à des copies pirates sur des systèmes dépourvus de protections. Ces avis de retrait anti-contournement ne prévoient pas de procédure de contre-notification. Le même mouvement avait conduit, fin avril 2024, à la suppression de 8 535 dépôts de l'émulateur Yuzu, après la fermeture de celui-ci face à Nintendo, un épisode retracé dans le panorama des émulateurs Switch après Yuzu et Ryujinx. L'éditeur s'était déjà attaqué à l'émulation sur Android, avec l'arrêt forcé de Skyline.
Et demain ?
L'écosystème n'a jamais été aussi complet. Entre hekate pour l'accès au stockage, DBI ou Goldleaf pour la gestion des titres, JKSV pour les sauvegardes, nxdumptool pour l'archivage et désormais Switch Super Manager pour l'organisation, presque chaque besoin a sa solution. La créativité ne se limite d'ailleurs pas à l'utilitaire : des projets comme SwitchU, qui redessine le menu de la console à la façon de la Wii U, montrent une scène toujours active.
Les fragilités sont pourtant réelles. Le départ de SciresM laisse Atmosphère, pièce maîtresse de l'ensemble, sans mainteneur principal identifié. Côté Switch 2, commercialisée en juin 2025, des sources secondaires font état en juillet 2026 d'une faille dite « userland », découverte par le développeur Gezine, qui fonctionnerait hors ligne sur toutes les versions du firmware. Elle n'offre cependant pas le contrôle complet du système, et aucune source consultée ne fait état, à ce jour, d'un équivalent public d'Atmosphère pour la nouvelle console. Enfin, le risque de bannissement des services en ligne reste réel pour toute console modifiée, et le cadre juridique reste clair : ces outils ne sont légitimes qu'avec des jeux et des données que l'on possède. Pour suivre l'actualité de la scène, les articles consacrés au hack de la Nintendo Switch sont rassemblés sur une même page.
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