Jean Baudlot - de l'Eurovision à Delphine Software

Jean Baudlot - de l'Eurovision à Delphine Software

/ Il est celui par qui tout a commencé : raconter l'histoire de Jean Baudlot revient à faire la genèse de Delphine Software, un des fruits les plus savoureux de l'aventure du jeu vidéo français. De l'Eurovision 1979 à l'Amiga 2000, des Voyageurs du Temps à Croisière pour un Cadavre, Jean Baudlot a bien voulu nous livrer quelques anecdotes sur son parcours...

Pourquoi faut-il que les personnalités les plus déterminantes du jeu vidéo français soient aussi les plus discrètes ? Jean Baudlot n'a jamais tenu de conférence, n'a jamais posé en couverture d'un magazine spécialisé et n'a, de son propre aveu, jamais touché une manette. Il a pourtant signé quelques-unes des mélodies les plus tenaces de l'histoire du jeu vidéo hexagonal, et surtout : sans lui, Delphine Software n'aurait probablement jamais existé. Sa trajectoire tient du parcours improbable, du studio d'enregistrement de la variété française des années 70 aux quatre voies sonores de l'Amiga, en passant par un concours de l'Eurovision disputé sous pseudonyme pour la Principauté de Monaco. Retour sur une carrière vidéoludique de quatre ans, suffisante pour installer une signature reconnaissable entre toutes.

Un comptable chez Ford devenu auteur-compositeur

Jean André Baudlot naît le 16 février 1947 à Saint-Ouen-sur-Seine. Selon Abandonware France, il commence l'apprentissage de la musique en 1964, à 17 ans, sous l'influence des Beatles. Le passage à la vie active est nettement moins romantique : il occupe d'abord un poste de comptable chez Ford avant de bifurquer vers l'écriture et la composition pour différentes maisons de disques.

La bascule s'opère dans les années 70. Il compose pour Michèle Torr (J'aime) et cosigne avec Joe Dassin la musique d'À toi, sur des paroles de Claude Lemesle et Pierre Delanoë, enregistrée en octobre 1976. La base de données Encyclopédisque recense 36 disques portant sa signature d'auteur-compositeur entre 1972 et 1990, sur des labels comme Polydor, AZ, CBS ou Delphine. Il travaillera également aux côtés de Nicolas de Angelis et produira Richard Clayderman, alors machine à disques d'or de la maison Delphine.

Eurovision 1979 : Monaco, un pseudonyme et douze points

Cette maîtrise du format lui vaut de représenter la Principauté de Monaco au Concours Eurovision de la chanson 1979, non pas comme simple compositeur mais comme interprète, sous le pseudonyme de Laurent Vaguener. Le titre s'appelle Notre vie c'est la musique. Il récolte douze points et termine seizième — un résultat que la postérité aurait pu retenir comme l'anecdote la plus exotique de sa carrière, si la suite n'avait pas été encore plus inattendue. Détail savoureux : le vinyle sort sous le label Delphine Production, la maison qui, neuf ans plus tard, donnera son nom à l'un des studios les plus emblématiques du jeu vidéo français.

1987 : l'informatique entre par la porte de la maison de disques

Fondée en 1976 par Paul de Senneville et Olivier Toussaint, Delphine Production s'est diversifiée en une dizaine de filiales réparties sur trois secteurs : la musique, la mode et l'informatique. C'est sur ce dernier volet que l'apport de Jean Baudlot devient décisif.

En 1987, alors directeur général et artistique de Delphine Records, ce passionné d'informatique pousse Paul de Senneville et Olivier Toussaint à équiper les salariés de l'entreprise d'Atari 520 ST. Pour une maison de disques de l'époque, la démarche relève moins de la lubie technophile que de l'anticipation : la micro-informatique n'a pas encore droit de cité dans les bureaux de la variété française.

Premières armes chez Ocean et Imagine

En parallèle, Jean Baudlot compose ses premières musiques de jeux vidéo pour Ocean Software et Imagine Software : Operation Wolf et Bad Dudes en 1988, puis Beach Volley en 1989. Le coup d'essai est immédiatement remarqué, puisque Operation Wolf lui vaut un Tilt d'Or. De quoi mesurer, de l'intérieur, le potentiel d'une industrie vidéoludique alors en pleine structuration en France.

La rencontre qui accouche d'un studio

Fort de cette expérience, il en discute avec ses patrons et organise une rencontre entre Paul de Senneville, Marc Djan et Michael Sportouch. De cette réunion naît l'idée d'un département jeux vidéo au sein de Delphine Production. Le nom de Paul Cuisset est mis sur la table par Marc Djan, alors rédacteur à Génération 4.

Delphine Software International démarre son activité en 1988, avec Paul de Senneville à la présidence et Paul Cuisset à la vice-présidence. L'histoire retiendra les jeux, l'identité graphique et la fin brutale du studio — un parcours que l'on a détaillé dans notre dossier grandeur et décadence d'un studio mythique. Elle oublie plus souvent que l'étincelle vient d'un musicien de variété qui n'avait, à ce stade, jamais joué à quoi que ce soit.

Quatre ans, une douzaine de bandes-son

La carrière vidéoludique de Jean Baudlot est un éclair. Si l'on excepte un retour ponctuel en 1997 pour GT Racing 97, composé avec Cyril Trevoan et Orou Mama, elle tient en quatre années. Suffisant pour installer une identité sonore reconnaissable dès les premières mesures.

Sa ludographie, telle que recensée par Abandonware France et les bases spécialisées :

  • Bad Dudes (1988 — Imagine Software)
  • Operation Wolf (1988 — Ocean Software)
  • Beach Volley (1989 — Ocean Software)
  • Castle Warrior (1989 — Delphine Software)
  • Les Voyageurs du Temps : La Menace (1989 — Delphine Software)
  • Bio Challenge (1989 — Delphine Software)
  • Operation Stealth (1990 — Delphine Software)
  • Ivanhoe (1990 — Ocean Software)
  • Croisière pour un cadavre (1991 — Delphine Software)
  • Snow Bros.: Nick and Tom (1991 — Ocean Software, resté inédit)
  • Flashback (1992 — Delphine Software)
  • GT Racing 97 (1997 — Blue Sphere Games)

Les récompenses suivent : Tilt d'or et Gen4 d'or saluent successivement son travail pendant les années Delphine. À une époque où la musique de jeu était encore largement considérée comme un habillage secondaire, la presse spécialisée française identifie clairement une signature.

Les Voyageurs du Temps, l'air qui ne s'en va pas

Un thème domine cette production : celui des Voyageurs du Temps, connu à l'international sous les titres Time Travellers et Future Wars. Le jeu, sorti en 1989, associe un scénario et une interface de Paul Cuisset, des graphismes d'Éric Chahi et cette bande-son qui a fait le tour des cours de récréation. Sa popularité se mesure encore aujourd'hui aux innombrables reprises amateur, et à un arrangement signé Bruno Ribera, jazzman français et arrangeur de Richard Clayderman — dont Jean Baudlot fut le producteur. La boucle, comme souvent dans ce parcours, se referme sur elle-même.

Une méthode de cinéma appliquée à un jeu jamais joué

Le paradoxe est assumé : Jean Baudlot n'a, selon ses propres mots, « jamais joué à un jeu quel qu'il soit ». Sa force réside ailleurs, dans le respect du tempo du programme, traité comme on traite une bande originale de film. Une exigence qui rencontrait précisément l'ambition de Paul Cuisset, obsédé par la dimension cinématique de ses productions — obsession qui culminera avec Flashback, cité en son temps dans le Guinness Book comme le jeu vidéo français le plus vendu au monde. Que la carrière ultérieure de Baudlot se soit orientée vers la musique de documentaire n'a, dans ces conditions, rien d'un hasard.

L'Amiga 2000, atelier de haute couture

Pendant toutes ses années de composition chez Delphine Software, l'Amiga 2000 fut l'outil de prédilection de Jean Baudlot. Le choix n'a rien d'anodin : là où l'Atari ST régnait dans les studios grâce à ses ports MIDI intégrés, l'architecture de l'Amiga était dédiée autant au graphisme et à l'animation qu'au son et à la composition.

« Pour composer mes morceaux, je travaillais sur un Amiga 2000 que j'affectionnais tout particulièrement (...) je travaillais avec deux soft géniaux : Audiomaster et Sound FX U.1.3 », confiait-il.

Destinée aux professionnels, la machine se présentait sous la forme d'un boîtier de type PC abritant l'électronique d'un Amiga 500 étendue à 1 Mo de mémoire. Ses bus d'extension acceptaient des cartes 16 bits, tandis que deux connecteurs permettaient d'améliorer le microprocesseur Motorola 68000 et le circuit vidéo. Associé à un genlock, son système d'exploitation multitâche a fait les beaux jours de nombreux studios vidéo pour l'incrustation et la synchronisation.

Denise, Agnus et surtout Paula

Derrière ces prénoms se cachent les coprocesseurs spécialisés de la machine. Si Denise et Agnus se chargent de l'affichage et de la gestion mémoire, c'est Paula qui pilote l'audio. Côté son, l'Amiga émet quatre voies 8 bits sur huit octaves en mode PCM, d'une qualité remarquable pour l'époque. C'est grâce à Paula qu'apparaissent sur la machine les tout premiers soundtrackers, capables d'utiliser des échantillons d'instruments réels et de les mixer entre eux : le résultat porte un nom que toute une génération connaît, le fichier MOD.

L'après-Delphine : jingles, documentaires et silence radio

Après Flashback, Jean Baudlot quitte le jeu vidéo sans état d'âme. En 1995, il fonde L'Ours-son Production, structure spécialisée dans les jingles publicitaires et la production pour la télévision et la radio. Les années 2000 le voient composer pour des documentaires français, notamment la série Ils ont filmé la guerre en couleur, jusqu'à la fin de la décennie.

Le retour ponctuel de 1997 sur GT Racing 97 n'aura été qu'une parenthèse. Interrogé bien plus tard sur une éventuelle envie de revenir au jeu vidéo à cette occasion, il répondra sobrement : « Pas une seule seconde ! ». Il ne fermait pourtant pas complètement la porte, comme l'atteste une confidence faite au journaliste Eric Cubizolle : « Maintenant que j'ai plus de temps, j'aimerais composer de nouveau pour les jeux, mais dans un registre particulier : la création de thèmes symphoniques, la technique actuelle et les banques de sons permettant un rendu satisfaisant. »

« Qu'ils ont bon goût ! » — les mots de Jean Baudlot

En janvier 2017, Jean Baudlot acceptait de répondre à quelques questions. Les réponses, brèves et pince-sans-rire, en disent long sur le rapport distancié qu'il entretenait avec sa propre légende.

Sur les liens conservés avec le milieu : « Je n'ai gardé aucun contact avec l'équipe Cuisset et le jeu vidéo également. »

Sur le thème des Voyageurs du Temps : « Une seule mélodie me revient parfois à l'esprit, c'est le thème principal des Voyageurs du Temps. Il avait été créé pour rester dans la tête des gamers et je pense qu'il a atteint son but, l'ordure ! »

Sur son absence totale de pratique du jeu vidéo : « Non, je n'ai toujours pas joué à un jeu vidéo. C'était surtout le "challenge" qui me passionnait. »

Sur le devenir de son Amiga 2000 : « Je l'ai revendu il y a fort longtemps pour nourrir ma famille. C'est fou ce que ça bouffe les gosses ! »

Sur une éventuelle édition CD de ses musiques : « Si tu veux faire plaisir à mes millions (milliards ?) de fans dans le monde entier et peut-être même au-delà, tu as ma permission de sortir un CD avec ma belle tête de vainqueur. »

Et, enfin, ce qu'il souhaitait dire à ceux qui restaient attachés à son travail : « Qu'ils ont bon goût ! »

Mars 2021 : une disparition discrète

Jean Baudlot s'est éteint en mars 2021 à Rueil-Malmaison, à l'âge de 74 ans. Les sources consultées divergent sur la date exacte : Wikipédia indique le 24 mars, Abandonware France et Amiga Impact retiennent le 26 mars, tandis que l'annonce, relayée par la Sacem, a circulé dans la presse spécialisée le 27 mars — date à laquelle on vous annonçait sa disparition.

Le paradoxe aura tenu jusqu'au bout : un homme dont les mélodies ont accompagné des centaines de milliers de joueurs est parti dans une quasi-indifférence médiatique, sa notoriété étant restée confinée à la communauté rétro et aux notices de la Sacem.

L'héritage : Génération Delphine et la préservation

La postérité s'est chargée de réparer partiellement l'oubli. Le projet Génération Delphine s'est donné pour mission de préserver et de réinterpréter le patrimoine musical du studio, à travers une collection d'albums conceptuels. Chaque volume est décliné en plusieurs éditions : bandes originales remasterisées à partir des sources d'époque et proposées en téléchargement libre, réorchestrations symphoniques, et relectures synthwave commercialisées.

Le premier volume, Time Travellers - A Tribute to Future Wars, est paru le 29 décembre 2022 sur Bandcamp. Onze titres synthwave composés, produits et masterisés par Flavien Morel, une direction artistique assurée par Frédéric Costa et des illustrations de TetedeBUG (Julien Pilongery) inspirées des graphismes d'Éric Chahi. L'album est accompagné de deux CD bonus : une version réorchestrée et une version remasterisée depuis les sources authentiques de 1989. La mention portée sur la pochette est sans ambiguïté : « Cet album est dédié à la mémoire de Jean Baudlot. » Un volume intégral consacré à ses compositions figure parmi les projets annoncés, aux côtés d'hommages à Paul Cuisset, Éric Chahi, Denis Mercier ou Thierry Perreau. On revenait d'ailleurs en détail sur les deux premiers albums de cet hommage synthwave.

La démarche dépasse le simple exercice de fan : selon MO5.COM, des exemplaires de la collection ont vocation à être déposés à la Bibliothèque nationale de France et auprès de l'association MO5.COM. Autrement dit, les quatre voies de Paula entrent au patrimoine.

Jean Baudlot aura été un cas unique dans le paysage vidéoludique français : un professionnel de la variété parachuté dans un médium qu'il ne pratiquait pas, capable d'en saisir les contraintes techniques et la logique narrative en quelques mois, et de convaincre une maison de disques d'ouvrir un studio de développement. Quatre années de travail, une douzaine de bandes-son, et un thème principal que ses admirateurs fredonnent encore trente-cinq ans plus tard. L'ordure, comme il disait.

Sources : Wikipédia FR, Wikipedia EN, Abandonware France, MO5.COM, Le Mag de MO5.COM, Amiga Impact, Encyclopédisque, Génération Delphine, Oldies But Goodies, ainsi que les travaux d'Eric Cubizolle (Pix'N Love / AmigaMuseum), de Biiper (Abandonware France) et de David Taddei (101 Jeux Amiga).

crédit image : merci à toi FrAn !

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