Il aura suffi de quelques lignes sur une page Steam pour transformer une annonce attendue en polémique. Dévoilé le 7 juin 2026 lors du Xbox Games Showcase, Crazy Taxi: World Tour marquait le grand retour de l'une des franchises les plus aimées de Sega. Mais l'enthousiasme a vite fait place à de la colère bien costaud : l'éditeur a reconnu avoir eu recours à l'intelligence artificielle générative durant le développement. Une révélation qui pose, une fois de plus, la question du respect dû aux joueurs comme aux créateurs.
Un retour attendu, terni par une révélation
Sur le papier, le projet avait tout pour séduire. Teasé une première fois fin 2023 aux côtés de Jet Set Radio, Golden Axe ou Shinobi lors de la grande opération de réveil des licences cultes de Sega, Crazy Taxi: World Tour est prévu pour 2027 sur PlayStation 5, Xbox Series, Nintendo Switch 2 et PC. Le jeu suit le chauffeur Axel, parti récupérer son taxi volé par des malfrats à travers cinq métropoles, et décline le concept en mode arcade, campagne scénarisée et multijoueur cross-plateforme. Le trailer de gameplay, rythmé par le morceau All I Want des Offspring, renouait même avec l'esprit déjanté de l'original. Tout le monde était plutôt chaud pour une telle aventure, la preuve que Sega sait, quand il le veut, soigner attiser les attentes.
C'est précisément ce qui rend la suite si décevante. Sur la fiche Steam du jeu figure une mention obligatoire de divulgation de contenu généré par IA. Sega y admet l'usage d'outils d'intelligence artificielle générative, sans préciser clairement leur ampleur. Pour une formule arcade vieille de plus de vingt-cinq ans, dont les principes de design sont parfaitement établis, beaucoup peinent à comprendre la nécessité d'un tel recours.
Une communication qui ne convainc personne
Face au tollé, Sega a tenté de circonscrire la critique. Dans une déclaration transmise à la presse, l'éditeur explique : « L'IA générative est disponible comme outil de support optionnel pour les développeurs (...). Elle a été utilisée pour assister nos équipes durant le développement des décors d'arrière-plan de Crazy Taxi: World Tour. Les éléments générés ont malgré tout été soumis à la relecture de l'équipe de développement. Aucune IA n'a été utilisée concernant les interprètes du jeu. » Une mise au point qui se veut rassurante, mais dont le flou — que recouvre exactement l'expression « outil de support » ? — a surtout nourri la défiance.
Car le contexte ne joue pas en faveur de l'éditeur. Le secteur du jeu vidéo a traversé une vague de licenciements massifs, avec quelque 45 000 postes supprimés entre 2022 et 2025 et plusieurs milliers d'autres attendus en 2026. Dans ce climat, justifier l'automatisation de tâches créatives par la volonté de « livrer de meilleurs jeux » passe difficilement. S'ajoutent les griefs récurrents adressés à l'IA générative : un coût environnemental élevé, des modèles entraînés sur des œuvres sans consentement de leurs auteurs, et de multiples procédures judiciaires pour atteinte au droit d'auteur. Plusieurs joueurs ont déjà annoncé reconsidérer leur achat.
Un malaise qui s'installe chez Sega
Ce raté n'est malheureusement pas isolé. Quelques jours plus tôt, un trailer en basse résolution et filigrané présentant le nouveau Jet Set Radio — autre licence majeure ressuscitée par Sega — avait lui aussi divisé la communauté. Les fans y reprochaient l'abandon de la patte cel-shading qui avait fait l'identité visuelle de la série sur Dreamcast il y a vingt-six ans, au profit d'un rendu jugé générique et sans âme. Deux franchises emblématiques, deux retours, deux déceptions : le motif commence à inquiéter.
Le paradoxe est cruel. Au moment même où Sega rogne sur le travail humain, des passionnés continuent de célébrer ces jeux avec une ferveur intacte, à l'image du demake Taxi Boy, qui réinvente Crazy Taxi sur Game Boy à la sueur de leur seul amour du jeu. C'est sans doute là que réside l'essentiel : ce qui fait la magie de ces titres tient au talent, à la direction artistique et à la ténacité d'équipes bien réelles. À l'heure de raviver son patrimoine, Sega devrait s'en souvenir. Les fans, comme celles et ceux qui font ces jeux, méritent mieux que des décors générés à la chaîne et des communiqués évasifs.
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